Publié dans Nouvelles

A mort, Amour !/ Lucie Charlène

 

a mort amour

-Au voleur ! Au voleur !

Les lèvres frémirent, les lettres se donnaient la main, les mots naissaient, la bouche s’ouvrit, le gosier respira et ce cri… Le cri apeuré déchira le voile céleste qui revenu de sa stupeur, le confia à la brise qui le ramena au village. Mais qu’était-ce donc ce cri ? D’où venait-il ? Qui pouvait se permettre de troubler le repos des villageois à cette heure tardive de la nuit ? Les lampes tempêtes fidèles à leur fonction d’éclaireuses répondirent  présentes. Les boites d’allumettes ne voulurent pas se faire conter l’événement. Un crac et la lumière jaillit. Les demoiselles allumettes contemplèrent fièrement leur œuvre une demi-seconde avant de partir en cendres. La mèche de la lampe tempête embrassa cette lumière innocente qui se demandait pourquoi on la sollicitait si tard.

Armé de gourdins, de machettes, de balais ou encore de casseroles, le bataillon prit le chemin d’où la voix désespérée appelait à l’aide. Plusieurs femmes tirées brutalement de leur sommeil s’armèrent de leur colère et de leur ‘’djimakplon’’.

Réveiller une femme qui dort après une dure journée de labeur? Mais quel outrage !

Sur le chemin, plusieurs se questionnaient

. -Qui a crié même ?

-Est-ce que moi je sais ?

-Ayii et pourquoi tu y vas ?

-Ah ma copine, tu veux que je rate une occasion de faire kpakpatoyage ?

Les femmes en tête du bataillon pressèrent le pas. Les enfants, curieux de voir la tête du supposé voleur les suivaient. Les hommes plus courageux, fermèrent la marche. Arrivé devant la case où le terrible cri de détresse s’échappa, le bataillon s’arrêta.

Personne n’osa entrer. Qui allait risquer sa vie ? Les hommes se jugeaient trop importants pour le village. Les enfants trop faibles. Les femmes conclurent qu’elles étaient indispensables et faibles. Les lampes tempêtes à qui le vent faisait la cour riaient de toute cette simagrée quand un autre cri plus perçant que le premier fendit l’air. Le ciel courroucé renfrogna la mine. Il ne pouvait tolérer un tel affront. Il menaça d’uriner sur toute la populace si elle ne faisait pas taire celle qui s’amusait à le  déconcentrer. Les femmes finirent par enter dans la pièce en fracas. Et quelle découverte firent-elles !

Macabre. Ou presque. Une âme au milieu de la mélancolie pleurant de toute sa voix était en proie  à toutes sortes de délires. Un cœur esseulé devenue le lit où chantait avec émoi la douleur qu’elle revêtait en croix sur son regard vide.

Quelle folie habite donc cette étrange créature ? Quel outrage a-t-elle fait à la nature pour qu’elle la traite si durement ?

– Il m’a assassiné. Répétait la voix lentement .

-Ayaba, mais que t’arrive-t-il ? Qui t’a mis dans ce sale état ?

La pauvre femme était recouverte de poussière. Elle semblait presque inconsciente. Ce fut à ce moment que les hommes se souvinrent qu’ils étaient hommes.

-Où est le voleur ? Où est le voleur ?

-Il m’a dévalisé fit la plaignante.

Le bataillon jeta un coup d’œil rapide autour de lui. Une des femmes signifia à Ayaba que rien n’avait été volé.

-Si. Il m’a tout pris. Tout. Je n’ai plus rien.

-Mais Ayaba tu as encore tes pagnes.

-Il m’a pris plus que cela.

-Tes bijoux ?

-Bien plus.

-Tes marmites ?

-Je dis bien plus

-Mais arrête de parler en parabole finit par s’énerver un des hommes. Dis-nous concrètement ce qu’il t’a volé.

-Si je vous le disais…

-Mais dis-le nous. Comment veux-tu qu’on t’aide sinon?

-Il m’a assassiné.

-Mais pourtant tu respires.

-Je n’en ai plus pour longtemps.

On lui toucha le front. Il était brûlant. Ses mains étaient moites.

-Il faut bien que ton voleur soit un grand sorcier. C’est une bien belle mort que la tienne. Un mort qui respire.

-On va retrouver ce voleur et te le ramener.

-Non.

-Non ?

-Tuez-le.

-Hein ? Il t’a fait quoi même ?

-Il m’a assassiné. Pourquoi en avoir pitié ? Tuez-le.

On fit appel au grand sorcier du village pour connaître l’itinéraire qu’avait pris le voleur. On interrogea les cauris. On fit la moue et dix milles questions aux dieux. Les dieux n’en savaient rien. Le grand sorcier devait donner une réponse aux villageois mais les dieux eux même ne savaient rien de ce mystérieux voleur. On questionna à nouveau. Rien. On promit des béliers. Les dieux devinrent sourds.

Le grand sorcier pour les dissuader de chercher le voleur leur fit croire qu’il s’était réfugié dans la grande forêt sacrée !

-La forêt d’où nul ne revient ?

-Oui.

Sa menace eut l’effet contraire. Les villageois décidèrent d’aller l’en sortir.

Le grand sorcier était farouchement contre. Mais n’était-il pas un grand sorcier ? L’orgueil prenant le pas sur la raison, il se laissa convaincre. Le bataillon s’apprêtait à entrer dans la forêt lorsqu’un des soldats de circonstances demanda à Ayaba :

-Tu connais le nom de ton voleur ?

-Amour.

-Ayiii. Comment on peut avoir un si joli nom et voler ?

Gourdins brandis vers le ciel qui les regardait tristement, lampes tempêtes frémissantes à la main, le bataillon pénétra dans la grande forêt en criant au vent: «  A mort le voleur ! A mort Amour !»

C’est ainsi que par une belle nuit de solitude, tout un village s’enfonça dans la grande forêt à la recherche de l’amour. La pauvre Ayaba devenue folle ne cessait jamais de chercher ce voleur qui lui avait tout pris. Les dernières paroles du bataillon lui revinrent entre deux crises de fous rires : A mort Amour !


Lucie Charlène

Auteur :

Bienvenue sur saveurs livresques. Le blog littéraire qui ne constipe pas.

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