Publié dans Nouvelles

LA PROMISE / Lucie Charlène

La promise

Jamais il n’eut affluence plus grande dans le village Totché. Depuis trois jours que l’oracle a fait cette prédiction, le roi ne cesse de recevoir à sa cour des prétendants pour – il faut le souligner la main de la jeune Princesse ne les intéresse pas trop – le trône royal. Ce qui étonna fort les habitants de Totché. Personne ne peut dire qu’elle n’était pas au courant de la laideur légendaire de la Princesse. Elle pouvait disputer allègrement la première place à la créature la plus hideuse de l’univers, la place, lui reviendrait de droit. Cette laideur faisait même fuir les bêtes sauvages de sorte qu’on n’en vit jamais dans le village qui pourtant avoisinait la forêt. Ce retournement brut de situation étonna tout le monde. Chacun voulait percevoir le dessous de cette affaire d’attirance subite pour la laideur. Mais ce que les villageois avaient oublié c’est que trois jours plus tôt, le grand prêtre de Fâ avait fait une révélation qui occasionna ce grand empressement des prétendants. La place était noire de monde, une noirceur qui ferait douter la nuit de la couleur de sa robe.

Le soleil rassemblait ce qui lui restait de dards pour illuminer cette nuit de midi. Les villageois étaient tous rassemblés autour de lui. On le suivait religieusement. Il prit des cauris, se frotta le front avec, leur murmura quelques paroles que seuls les génies et le vent pouvaient comprendre, puis les lança au milieu du cercle que les villageois avaient formé autour de lui. Il fit une mauvaise moue, reprit le même scénario trois fois de suite et trois fois de suite, obtint les mêmes résultats. Il ne paraissait pas satisfait. Peut-être les génies avaient -ils mal interprété sa doléance. Il appela à lui son apprenti- sorcier. Celui-ci s’approcha  en rampant, se barbouillant le visage de sable. Il lui siffla des paroles à l’oreille que ce dernier se chargea incontinent de transmettre à la foule en liesse : « Ecoutez, écoutez-moi bien habitants de Totché. Le grand prêtre de fâ me charge de vous transmettre le message ci-après. Il est les yeux et les oreilles des ancêtres, sa parole ne peut être contestée. Le roi dépassé par les événements, a demandé cette cérémonie. Notre roi vieillit et sa fille unique, la Princesse n’a toujours pas de mari. Et si cela continue ainsi, à la mort du roi, nous n’aurons plus un nouveau roi. Peuple de Totché, n’ayez crainte. Les dieux sont de cœur avec nous. Les dieux ont dit que notre roi aura un gendre… La foule ne le laissa pas terminer. La joie contenue dans les cœurs depuis un instant ne trouvant plus de place pour mettre ses longues jambes déborda. Partout c’était cri d’allégresse. On criait, on jouait, on dansait. Les hommes profitaient de ce moment d’euphorie générale qui pour toucher les seins d’une femme, qui pour toucher ses fesses. Et comme la joie n’était que dans les cœurs, la tête et les autres parties du corps étaient en alerte. Les yeux mécontents des attouchements que les hommes faisaient aux femmes, envoyèrent une doléance à la tête qui demanda au cerveau justice, celui-ci ordonna aux bras et aux pieds de riposter. Les coups partirent sans attendre le cri de guerre. C’était à qui d’avoir un œil en beurre, un nez sanguinolent, une bouche tuméfiante… Les coups étaient sollicités à hue et à dia par le cerveau. Un bon nombre de ces criminels faiseurs d’attouchements fut sauvagement puni. L’apprenti-sorcier depuis un moment regardait la scène sans pouvoir réagir, trouva on se sait où la force de réagir. Il cria au point où ce fut le calme en personne qui accourut et le calma. Il sermonna les femmes, félicita les hommes pour cet instant- rire, qui les prévint de la sanction qui les attendaient si le roi venait à être informé de la situation. Il continua son propos en ces termes : « La princesse aura un mari, un homme originaire de ce royaume mais qui n’est pas ici présentement. Un homme élancé, teint couleur argile. » Le problème, si on pouvait appeler cela ainsi était tél que la foule demeura interdit. La révélation de l’oracle coupa court à cette cohue braillarde qui n’en finissait pas. Si besoin était de le rappeler, aucun des habitants de Totché n’avait la peau couleur d’argile et tous étaient nains. Leur noirceur effraierait même les ténèbres. Alors sauf miracle du bon Dieu, on ne pouvait trouver un homme teint couleur d’argile et élancé à Totché. Mais Totché n’était pas un village comme les autres. Rien n’y était impossible. Totché était le quartier général des miracles. Et Dieu sait qu’il s’y produira un miracle. Les corridors étaient pleins à craquer. On aurait dit que tout le village voulait épouser la princesse. Après maintes et maintes analyses, il fut retenu dix prétendants. Comment la chose fut orchestrée ? Ecoutez un peu ceci.

Tous les villageois qui avaient leurs fils dans les villages voisins les convoquèrent à se présenter pour la cérémonie. Ceux qui n’avaient pas de fils, séquestraient le premier venu, l’obligeaient à postuler pour le poste du futur mari de la princesse laide. On avait retenu en premier lieu plus de 300 prétendants pour un village de 250 personnes dont 50 femmes et 100 enfants. La chose s’est fait de telle sorte que ceux qui n’avaient ni fils et qui n’avaient pas pu en acheter un pour l’occasion, envoyèrent leurs femmes. Et oui ! La gloire ne connaît pas de discrimination de sexe. Les candidats, voilà un peu de quoi ils avaient l’air. Certains sous leurs longs boubous s’étaient sculpté de longs pieds en bois pour gagner quelques centimètres. D’autres s’étaient plaints d’accidents au cours desquels leurs jambes leur firent sectionnées bien que tous leurs membres soient en place. D’autres encore graissèrent la patte à l’oracle pour augmenter leur chance de gagner le trône royal car il faut le préciser la princesse n’intéressait personne. Mais on réussit tant bien que mal dans ce tohu-bohu à en retenir une trentaine qui ne correspondait pas totalement à la description de l’oracle, mais on en avait cure. Les trente devaient prouver par des joutes oratoires et des duels qu’ils étaient dignes de la main de la princesse. Non seulement il fallait déjà pour parvenir à la phase finale être beau, ce qui était un mythe à Totché mais aussi être élancé. Aucun des trente retenus ne répondait au critère mais comme il fallait faire avec ce que l’on avait sous la main, on n’en fit pas autrement. Ils furent alors retenus.

Vint le jour de la seconde phase éliminatoire. Chacun voulait prouver qu’il était digne de la laideur de la princesse. On ne lésinait sur rien, les bourses pleuraient, les économies tournaient bride, on se privait de tout pour offrir à la princesse, une dot digne du nom. Chacun voulant surpasser l’autre, on n’hésita pas à s’endetter jusqu’au cou, on vendit les champs de plantations… Tout ceci pour épouser la princesse laide. Le roi n’en revenait pas. Tous ces sacrifices pour sa fille dont la beauté ne laissait pourtant rien à désirer. Il faudrait bien croire que la laideur a quelque attirance que la beauté ne connaît pas encore. Les dots étaient si impressionnantes les unes que les autres que le roi ne savait plus quoi retenir. On était là à débattre de qui serait retenu quand un événement bien étrange vint les perturber. Pendant qu’ils devisaient sur le sort des prétendants, un étrange être fit son entrée. Il avait le visage exsangue, la pâleur de sa peau était effrayante. Il était vêtu de la façon la plus bizarre qui soit. Il portait aux pieds deux énormes choses. Et sur sa tête si on pouvait l’appeler ainsi se trouvaient des sortes d’épis de maïs. Il avait des yeux étranges comme ceux des génies de la grande brousse. Il n’avait pas encore fait deux pas que la place de fête se vida comme par enchantement. On laissa les dots, on oublia ses vêtements, ses enfants, son honneur. La peur ne laisse pas de place à la réflexion. Même le grand prêtre de Fâ et la cour disparurent d’un coup. Personne pour s’occuper de l’invité surprise. Et personne ne serait venue si l’invité ne s’exprimât  on ne sait comment dans leur langue. Ceci intrigua les habitants de Totché au point où quelques-uns sortirent pour constater de visu ce que leurs oreilles venaient d’entendre. Un être blanc comme du coton qui s’exprime dans leur langue ? Timidement, la place retrouva sa noirceur d’avant. On forma un cercle autour de l’être et on le harcela de question. Et voilà sa version des faits. Je viens de très loin. Du pays où tous les êtres sont blancs. Du pays où les êtres marchent sur l’eau, volent dans les airs. Du pays où les êtres sont maîtres du monde. Du pays où les êtres fabriquent des choses. Il sort une lampe torche et appuya sur l’interrupteur. Quel ne fut l’extase des habitants de Totché à la vue de cette lumière qui venait non du ciel mais de cet appareil bizarre. Il ne s’occupa pas trop de leur émotion à fleur de peau et continua son récit. Il y a de cela quelques jours, j’ai eu une vision. Il m’a été révélé qu’une belle princesse que tout le monde croit laide mais qui a une beauté intérieure immense devait se marier dans ce village. Et il fallait que je l’épouse. Je n’eus pas le temps de répliquer que déjà je me retrouvais ici, loin de mes semblables dans ce village… Il n’avait pas encore fini son récit que tous les habitants convenaient qu’on lui donnât  la main de la princesse sans qu’il soit pour autant élancé. C’était un être courtaud. Un être qui savait faire tant de choses. Mais ce qu’ils oubliaient, c’est que l’être pâle ne leur  avait raconté qu’une partie de l’histoire ou du moins il leur avait menti.

Voici la véritable histoire. Le bateau de l’être avait fait naufrage il y a de cela deux  ans. Des dix occupants, il fut le seul qui avait survécu. Pendant deux ans, il vécut caché dans la forêt, apprenant tout, des habitants de Totché. Il cherchait depuis des mois la meilleure manière de tirer profiter de sa situation car ne pouvant retourner chez lui. Lorsqu’il y a quelques jours il eut vent du mariage de la princesse laide, il voulut tenter le tout pour le tout. Il graissa la barbe du grand prêtre de Fâ qui inventa l’histoire de l’homme élancé, teint couleur d’argile. C’est ainsi que l’être blanc épousa la princesse laide, laissant les prétendants avec leurs dettes sur les bras. Mais quelques jours après le mariage, le roi mourut mystérieusement. L’être prit le pouvoir et instaura une dictature sans pareille. Il vendit d’abord la princesse, réduisit en esclavage le reste du village, prit les plus belles femmes, égorgea les vieillards. Pour survivre, les habitants furent obligés de vendre leurs frères, leurs sœurs, leurs femmes, leurs enfants, leurs pères, leurs femmes pour un bol de riz mal cuit. Les choses allaient continuer ainsi si un jour un homme élancé, teint couleur argile n’entra dans le village à la grande surprise du grand prêtre de Fâ.… Même le mensonge a sa part de vérité.

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Bienvenue sur saveurs livresques. Le blog littéraire qui ne constipe pas.

4 commentaires sur « LA PROMISE / Lucie Charlène »

  1. Oh ! Je l’ai lu avec appétit. Ça m’a rappelé « La violation d’un pays » de Lamine Senghor. C’est toujours ainsi : le Judas du Noir c’est son frère. Je suis révolté que cela vienne du prêtre du Fâ, pour dire que ceux à qui nous prêtons foi et crédibilité sont des traîtres ? Ahoooo ! Kingooo.

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  2. Bonne sauce! Cette sauce me replonge dans la nostalgie des contes avec mon feu grand-père…..
    Aujourd’hui qu’est-ce que nous ne pouvons plus faire au nom de l’argent mes frères?
    Ce toché n’est pas trop loin de mon village…Là-bas ils ont tous le ventre sur la tête et le cerveau dans la main. Ils marchent tous les yeux fermés et dansent au rythme du akuwè. Il paraît que leur aïeul serait la pintade. Et à cause de l’argent, certains seraient dans la forêt, d’autres sous terre, d’autres dans la mer….Et que là-bas il n’y a pas de jeune ni de vieillards……..

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